Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n'y a plus rien ni personne, l'âme est insane, il n'y a plus d'amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n'y a même plus l'inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n'y a plus qu'une immense satisfaction d'inertes, de bœufs d'âme, de serfs de l'imbécillité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j'essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d'insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie, leur amour de l'inepsie bourgeoise dans un monde intégralement embourgeoisé, avec tous les ronronnements verbaux des soviets, de l'anarchie, du communisme, du socialisme, du radicalisme, des républiques, des monarchies, des églises, des rites, des rationnements, des contingentements, du marché noir, de la résistance.
Je porte l'espace sur ma tête et sous mes pieds. Le temps est au bord d'illuminer la surface précise de mon corps au moment même où submergé par ce qui en moi est beau, idiot et fou, je crache à la gueule de cet autre qui n'a jamais appris à vivre sans la passion à ses trousses. Merde. Je me vide. Je me vide. Je me... vis vis vis vide. Vivant mort décapité par les morts-vivants, crevant de cette vie à bout de souffle qui me remplit me vide me remplit me vide me remplit m'évide m'étripe m'attrape m'étouffe m'attaque me crève. Chienne, Salope, une fois de plus tu auras ma peau.
Systole, diastole.
Tout palpite. Ma prison s'évanouit. Les murs s'abattent, battent des ailes. La vie m'enlève dans les airs comme un gigantesque vautour. A cette hauteur, la terre s'arrondit comme une poitrine. On voit à travers son écorce transparente les veines du sous-sol charrier des pulsations rouges. De l'autre côté, les fleuves remontent, bleus, comme du sang artériel et où éclosent des milliards et des milliards d'êtres. Par au-dessus, comme des poumons noirâtres, les mers se gonflent et se dégonflent alternativement. Les deux yeux des glaciers sont tout proches et roulent lentement leur prunelle. Voici la double sphère d'un front, l'arête brusque d'un nez, des méplats rocailleux, des parois perpendiculaires. je survole le mont d'ore plus chenu que la tête de Charlemagne et j'atterris sur le bord de l'oreille qui s'ouvre comme un cratère lunaire.
C'est mon aire.
Mon territoire de chasse.
A ce choc, tout se mettait alors en branle. Tout devenait voix, articulation, incantation, tumescence. je remarquais le va-et-vient de la cime des arbres ; les frondaisons du parc s'ouvraient, se fermaient, s'agitaient comme des formes voluptueuses ; le ciel était tendu, cambré comme une croupe. Je devenais d'une sensibilité extrême. Tout m'était musique. orgie colorée. Sève. Santé. J'étais heureux. Heureux. Je percevais la vie profonde, la racine chatouilleuse des sens. Mon sein se gonflait. Je me croyais fort, tout-puissant. J'étais jaloux de la nature entière. Tout aurait dû céder à mon désir, obéir à mon caprice, se courber sous mon souffle. J'ordonnais aux arbres de s'envoler, aux fleurs de monter en l'air, aux prairies et au sous-sol de tourner, de se retourner sur eux-mêmes. Rivières, remontez votre cours : que tout s'en aille vers l'ouest entretenir le brasier du ciel, devant lequel se dresse ... comme une colonne de parfum.
Vous remarquerez que Ulysse, c'est la question de savoir ce qui est né, ce qu'il en est de naître, de n'être. C'est-à-dire que le monologue de Molly est précisément un point d'orgue, au sens d'un point d'organe, c'est-à-dire quelque chose qui en finit précisément avec cette histoire du corps. Pour cela, il fallait passer par beaucoup de choses, dans Ulysse, notamment par la mise en scène hallucinatoire des Métamorphoses, monde des doubles psychiques, du bordel, du bordel de l'Histoire, bordel de l'Histoire-cauchemar, avec toujours comme principe que Dieu n'est pas à chercher ailleurs que dans ce qui libidine ; ce qui est quand même extrêmement nouveau ; c'est dans ce qui libidine qu'on repère les dénégations ; ça s'engendre, ça se tripote, ça se mélange, ça se métamorphose, ça croit changer de sexe, ça revient à travers des incarnations de semblants ; et après ça, grosse de ça, une femme, qui se parle, accouche... accouche de quoi ? On croit que c'est la fin, elle accouche d'un "oui"... Elle accouche évidemment de ce que Joyce indique qu'il s'est rendu capable de faire, c'est-à-dire de Finnegans Wake.
Soudain pivotent, dirait-on, enlacés ensemble, se détachent, et de moi se libèrent mes deux pieds (je venais de glisser), cependant que mon corps, basculant de dessus la terre et soustrait à son emprise, s'engage en l'air, en arrière, quand plus soudain encore, dans mon dos, un brusque brutal se plaque contre moi, le sol, le sol évidemment, ce ne peut être que lui, le sol revenu, sur quoi je gis maintenant, inerte, un sol dur, un sol comme un père punisseur et intransigeant qui m'eût guetté au retour de l'école buissonnière, une sorte de père quasi instantanément revenu, cassant, borné, buté comme personne et totalement incompréhensif.
Il est assez facile de voir ce que les gens croient fabriquer. Ce qu'ils manigancent en réalité n'est pas plus difficile à percer avec un peu de bon sens. Les répertoires ordinaires de stratagèmes, duperies, usurpation de personnalité, qui ne font que rabâcher l'abécédaire de la duplicité criminelle, ne méritent guère qu'on s'y arrête. Bien des années se sont écoulées depuis la dernière fois que j'ai trouvé quelque intérêt à la Psychopathologie de la vie quotidienne, et à sa théorie encore toute fraîche du "scénario caché". Qu'un lapsus puisse nous ramener à l'espiègle ça n'a plus à être prouvé. Je reconnais que Freud est l'un des hommes les plus astucieux qui aient jamais vu le jour, mais je n'ai pas plus d'usage pour son système que je n'en ai pour la montre de Paley - une métaphore de l'Univers, remontée au commencement, puis tictaquant durant des milliards d'années. Pour peu qu'une chose puisse être conçue, il se trouvera toujours quelqu'un (en l'occurrence, un ecclésiastique anglais du XVIIIe siècle) pour la concevoir.
Je reçus deux livres de G.K. Chesterton : Orthodoxie et Le Nommé Jeudi. Kafka me dit :
"Il est si gai qu'on pourrait croire qu'il a trouvé Dieu.
- Le rire est donc pour vous signe de religiosité?
- Pas toujours. Mais dans une période aussi éloignée de Dieu, il faut être gai. C'est un devoir. Lors du naufrage du Titanic, l'orchestre du bord a joué jusqu'à la fin. On coupe ainsi l'herbe sous le pied au désespoir.
- Mais une gaieté crispée est bien plus triste qu'une tristesse avouée.
- C'est juste. Mais la tristesse est sans issue. Et il s'agit de l'issue, de l'espoir, de la progression, et de rien d'autre. Le danger réside uniquement dans les étroites limites de l'instant. Au delà, c'est l'abîme. Dès qu'on a surmonté l'instant, tout est différent. Tout dépend de l'instant. C'est lui qui détermine la vie."
Des êtres d'une substance incomparable, translucide et sensible, chairs de verre follement irritables, dômes de soie flottante, couronnes hyalines, longues lanières vives toutes courues d'ondes rapides, franges et fronces qu'elles plissent, déplissent ; cependant qu'elles se retournent, se déforment, s'envolent, aussi fluide que le fluide massif qui les presse, les épouse, les soutient de toutes parts, leur fait place à la moindre inflexion et les remplace dans leur forme. Là, dans la plénitude incompressible de l'eau qui semble ne leur opposer aucune résistance, ces créatures disposent de l'idéal de la mobilité, y détendent, y ramassent leur rayonnante symétrie. Point de sol, point de solides pour ces danseuses absolues. Jamais danseuse humaine, femme échaudée, ivre de mouvement, du poison de ses forces excédées, de la présence ardente de regards chargés de désir, n'exprima l'offrande impérieuse du sexe, l'appel mimétique du besoin de prostitution, comme cette grande méduse, qui par saccades ondulatoires de son flot de jupes festonnées, qu'elle trousse et retrousse avec une étrange et impudique insistance, se transforme en songe d'Eros, et tout à coup, rejetant tous ses falbalas vibratiles, ses robes de lèvres découpées, se renverse et s'expose, furieusement ouverte.
Ma langue est poétique. elle ne s'agence pas par l'accumulation de poids de plus en plus lourds d'un appareillage de torchis, de briques, de pierres et de parpaings. elle ne s'agence pas en sous-ensembles, divisés par des divisions successives dans le plan. Elle ne fait qu'additionner les uns après les autres les éléments constitutifs de sa taille imposante. Ma langue est poétique.
Si sa pensée avance en spirale, par détours et retours, si elle semble à chaque instant se renier, se contredire, c'est qu'elle doit s'opposer à tout ce qui prétendrait la fixer, qu'elle doit se retourner contre elle-même pour pouvoir se déployer sans réserve. C'est de cette façon qu'il décrit sa démarche : "Ma manière est de revenir du christ pour aller à l'antéchrist et quand j'y suis de me retourner en lui, contre lui, pour affirmer la vérité sans christ ni antéchrist." Ou encore, avec plus d'humour (et moins de dialectique) : "Je suis chaste un temps, baiseur un temps, christ un temps, antéchrist un temps, néant un temps, merde un temps, con un temps, vit un temps, être un temps, cu un temps, dieu tout le temps." Moi, Antonin Artaud, je suis tout cela, et moi.
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